Maria Reva intègre la guerre d'Ukraine dans son roman expérimental
Au cœur de Dernier spécimen connu figure un document révélateur : le formulaire d'une demande de bourse remplie par Maria Reva en 2022 pour voyager en Ukraine fraîchement envahie et poursuivre l'écriture de son roman. Deux des cinq questions portent sur les mesures sanitaires contre la Covid-19. Dans sa réponse, l'autrice commence ainsi : « Au moment où j'écris ces lignes, les troupes russes se retirent de Kiev pour concentrer leur assaut sur la région du Donbass, plus à l'est, libérant l'accès aux cliniques, s'il en reste, où sont réalisés les tests pour la Covid-19. »
Cette remarque, empreinte d'un humour pince-sans-rire, résume comment ce qui semblait prioritaire la veille devient brutalement dérisoire. Ce décalage capture l'un des enjeux majeurs auxquels s'est confrontée l'écrivaine canadienne quand la Russie a lancé son invasion à grande échelle en février 2022.
Un parcours littéraire distingué
Née en 1989 en Ukraine, Maria Reva a vécu à Kherson jusqu'à l'âge de 7 ans avant de s'établir au Canada avec sa famille en 1997. Son parcours littéraire l'avait déjà distinguée : elle avait remporté le Prix RBC Bronwen Wallace pour écrivains émergents en 2018 et le Prix national de magazine pour la fiction en 2019. Son premier recueil de nouvelles, Good Citizens Need Not Fear (2020), situé dans un immeuble délabré de l'Ukraine soviétique, avait été finaliste du Prix de fiction Writers' Trust en 2020.
Une rupture formelle audacieuse
Dernier spécimen connu marque une rupture formelle audacieuse. À la page 136, alors que le roman vient de dépeindre l'invasion russe, le livre semble s'achever avec des remerciements et une biographie de l'autrice. Puis le récit reprend : Maria Reva y partage ses pensées sur l'invasion de 2022 et se met en scène comme personnage, brouillant les frontières entre fiction et témoignage.
Cette structure métafictionnelle traduit le bouleversement provoqué par la guerre dans le travail créatif de l'écrivaine. En mars 2022, pendant qu'elle rédigeait sa demande de bourse, les troupes russes annonçaient effectivement leur retrait de Kiev et de Tchernihiv le 29 mars, affirmant vouloir réduire leur activité militaire. Les responsables américains y voyaient plutôt un repositionnement vers le Donbass. Des villes comme Irpin, au nord-ouest de la capitale ukrainienne, avaient été le théâtre de combats intenses et d'évacuations dramatiques début mars. Les forces ukrainiennes avaient détruit un pont pour stopper l'avancée russe, et les civils fuyaient sous le feu. Irpin fut reprise par les Ukrainiens le 28 mars.
Un engagement politique et littéraire
L'engagement de Maria Reva sur la question ukrainienne n'est pas passé inaperçu : en novembre 2022, elle figurait sur la liste du ministère russe des Affaires étrangères recensant les citoyens canadiens interdits d'entrée en Russie. Cette sanction témoigne de l'impact politique de sa voix littéraire.
Dernier spécimen connu a reçu un accueil critique remarquable. Le roman a été présélectionné pour le Prix Booker 2025 et a remporté le Prix de fiction Atwood Gibson Writers' Trust 2025, parmi d'autres distinctions dont le Prix littéraire Aspen Words et le Prix Gordon Burn. Ces récompenses confirment la puissance d'une œuvre qui parvient à restituer l'irruption brutale de l'histoire dans le quotidien et le travail créatif.
Au-delà de la prose, Maria Reva exerce également comme librettiste d'opéra, collaborant avec divers compositeurs dont sa sœur Anna Pidgorna. Cette polyvalence artistique nourrit sans doute la dimension expérimentale de son écriture romanesque, capable d'intégrer des formes documentaires et autobiographiques dans un récit fictionnel.
Avec ce roman inventif, l'écrivaine ukraino-canadienne offre une réflexion singulière sur la manière dont la guerre transforme non seulement les vies, mais aussi les formes littéraires elles-mêmes. Le passage de la fiction à l'autofiction ne constitue pas un artifice formel : il traduit l'impossibilité de maintenir une distance narrative face à l'effondrement du monde que l'on raconte.


