Asie

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Thomas Rivière

Dans l'Himalaya indien, la Zanskar Highway met fin à des siècles d'isolement

Le documentaire « La Route » de Marianne Chaud capte la transformation radicale de la vallée du Zanskar, où l'achèvement d'une autoroute stratégique bouleverse les modes de vie traditionnels d'une région jadis coupée du monde huit mois par an.

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Dans l'Himalaya indien, la Zanskar Highway met fin à des siècles d'isolement

« Avant la route, c'était le bonheur. On prenait le temps. » Cette phrase résume le sentiment ambivalent qui traverse les villages du Zanskar, dans le nord de l'Inde, où vient de s'achever l'une des routes les plus spectaculaires du monde. En mars 2024, après près de trois décennies de planification et d'exécution, la Zanskar Highway a été inaugurée, mettant fin à l'isolement séculaire d'une vallée himalayenne où vivent environ 14 000 personnes.

Construite par la Border Roads Organisation (BRO), le bras armé du génie militaire indien spécialisé dans les infrastructures frontalières, cette route de 298 kilomètres serpente entre 3 800 et 5 091 mètres d'altitude. Elle relie désormais Nimmoo, au Ladakh, à Darcha, dans l'Himachal Pradesh, réduisant la distance entre Manali et Kargil de près de 700 kilomètres à 522 kilomètres. Le trajet qui prenait six jours s'effectue aujourd'hui en trois heures et demie.

Un chantier titanesque dans des conditions extrêmes

L'anthropologue et réalisatrice Marianne Chaud, qui a vécu douze ans dans la région et en parle la langue, a filmé cette transformation monumentale dans son documentaire « La Route », disponible sur Arte.tv. Elle y capture le labeur quotidien des habitants mobilisés pour ce chantier pharaonique : les hommes à la dynamite et aux engins hydrauliques, les femmes à la pioche et au déblayage manuel. Six jours sur sept, de 8 heures à 17 heures, ils ont œuvré dans un environnement parmi les plus hostiles de la planète.

Au col de Shinku La, qui culmine à 5 091 mètres, faisant de cette voie l'une des plus hautes routes carrossables du monde, les conditions de travail ont été particulièrement éprouvantes. Un tunnel de 4,1 kilomètres y est actuellement en construction, un projet de 1 681 crores de roupies (environ 200 millions de dollars) dont l'achèvement est prévu pour 2028-2029. Une fois terminé, il permettra une accessibilité toute l'année, alors que pour l'instant, la route n'ouvre qu'à la mi-juin et ferme début octobre.

Entre progrès et perte d'identité

Le documentaire suit Dechen, manœuvre sur le chantier qui continue à cultiver son champ d'orge et à prendre soin de son troupeau de yaks, ainsi que Lhamo et Norbu, tous confrontés à un basculement irrémédiable. La route apporte la connectivité à une quinzaine de villages du Zanskar qui étaient auparavant coupés du monde pendant huit mois chaque année en raison des chutes de neige bloquant le col de Penzi La depuis Kargil.

« C'est un vrai progrès », estime Tashi, tisserand et doyen du village. « Avec la route arrive le confort. Avant, on ne trouvait rien ici. On mangeait de l'orge et c'est tout. Ils sont tous heureux pour le moment. Ils s'achètent plein de choses. Mais ils vont se jalouser les uns les autres, ils ne pourront plus vivre en paix. »

Cette prophétie inquiète traduit une réalité complexe : bien que les smartphones aient déjà gagné chaque foyer, les habitants du Zanskar, longtemps dépendants de l'élevage de yaks et de l'agriculture de montagne, savent que leur monde ancien est en train de disparaître. En avril 2026, la reconnaissance administrative a suivi la transformation physique : le Zanskar est devenu officiellement un nouveau district du Ladakh, avec Padum pour chef-lieu.

Un enjeu stratégique pour New Delhi

Si la route transforme la vie des populations locales, elle répond d'abord à des impératifs sécuritaires. En 2018, lorsque New Delhi a décidé de faire aboutir ce projet, l'objectif était de sécuriser le nord d'un territoire voisin du Pakistan et de la Chine. Le Ladakh, qui partage des frontières de facto avec ces deux pays, revêt une importance stratégique cruciale pour la sécurité nationale indienne, notamment avec la Ligne de contrôle effectif (LAC) avec la Chine qui traverse le Ladakh oriental.

La Zanskar Highway, positionnée en retrait de la frontière internationale, permet des mouvements de troupes sécurisés et offre une voie alternative vers le Ladakh lorsque la route Leh-Manali est fermée pendant l'hiver. Elle s'inscrit dans une politique plus large de développement des infrastructures frontalières himalayennes, combinant objectifs de sécurité nationale et de développement économique.

Pendant que la BRO poursuit les travaux d'élargissement de la chaussée à 7,5-9 mètres, la vallée du Zanskar, parmi les plus pauvres de l'Inde, observe avec un mélange d'espoir et d'appréhension cette entrée brutale dans la modernité. Le film de Marianne Chaud capte ce moment charnière où un ancien monde, façonné par des siècles d'isolement et d'adaptation à un environnement extrême, cède la place à une nouvelle ère dont personne ne peut encore mesurer toutes les conséquences.

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