Pollution

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Élise Rousseau

Le lac Maracaibo au Venezuela, asphyxié par un siècle de pollution pétrolière

Les pêcheurs du lac Maracaibo, plus grande étendue d'eau d'Amérique du Sud, voient leurs prises s'effondrer face à une pollution massive causée par l'exploitation pétrolière intensive et les rejets urbains qui transforment progressivement cet écosystème vieux de 36 millions d'années en zone morte.

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Un trésor naturel asphyxié par la pollution

Sur les rives du lac Maracaibo, à San Francisco près de la ville de Maracaibo, une dizaine de pêcheurs s'affairent dans leur modeste local du port d'El Bajo. Certains réparent leurs filets, d'autres astiquent leurs embarcations ou se reposent dans des hamacs en échangeant quelques mots. Des feuilles de palmier séchées bouchent les nombreuses brèches du toit de tôle, offrant une protection dérisoire contre le soleil écrasant de ce lundi de juillet dans le nord-ouest du Venezuela.

Malgré cette atmosphère apparemment paisible, l'inquiétude pèse lourd. La nuit précédente, l'équipage n'a ramené que 80 kilos de crevettes. Une misère comparée aux captures d'il y a vingt ans, quand Yordi Vicuña a commencé ce métier.

À l'époque, en une nuit, on pouvait ramener 700 ou 800 kilos
se souvient le pêcheur de 37 ans.

Pour cinq hommes ayant travaillé de 17 heures à 5 heures du matin, le butin ne rapportera que de quoi se nourrir et

15 dollars par personne
.
C'est à cause de la pollution, de toute cette saleté qu'il y a dans le lac
déplore-t-il en montrant la berge noircie par des flaques de pétrole brut.

Un trésor naturel sacrifié sur l'autel de l'or noir

Le lac Maracaibo, plus vaste étendue d'eau d'Amérique du Sud avec une superficie équivalant à une fois et demie celle de la Corse, porte le poids d'un siècle d'exploitation pétrolière intensive. Formé il y a 36 millions d'années dans les montagnes des Andes, ce lac compte parmi les plus anciens de la planète. Mais son sous-sol renferme une richesse qui a scellé son destin : le bassin de Maracaibo fournit environ deux tiers de la production pétrolière totale du Venezuela, faisant de cette région un pilier économique du pays.

L'histoire de cette exploitation remonte à 1917, année où fut foré le premier puits productif. Le célèbre jaillissement du puits Los Barrosos 2 à Cabimas en 1922 marqua le début d'une exploitation à grande échelle qui ne s'est jamais interrompue depuis plus d'un siècle. Nationalisée en 1975, l'industrie pétrolière est aujourd'hui exploitée par la compagnie d'État PDVSA (Petróleos de Venezuela).

Au fil des décennies, l'infrastructure pétrolière s'est développée de manière tentaculaire. Des dizaines de milliers de kilomètres de pipelines tapissent désormais le fond du lac, tandis que plus de 10 000 installations liées à l'exploitation pétrolière parsèment ses rives. Les fuites de pétrole brut et les défaillances du système y sont fréquentes. Dès 2003, des images satellites de la NASA montraient le lac recouvert de multiples nappes de pétrole, avec des pipelines, des réservoirs et des têtes de puits déversant selon les estimations environ 1 000 barils de pétrole par jour dans les eaux.

Une catastrophe écologique aux sources multiples

Si le pétrole constitue la source de pollution la plus visible, il n'est pas la seule. Le lac Maracaibo reçoit les eaux usées des États de Zulia, Mérida et Trujillo, où vivent 5,3 millions de personnes, ainsi que les rejets du département colombien de Norte de Santander, sans qu'aucun système de traitement adéquat n'existe. Cette combinaison toxique de déchets domestiques, agricoles et industriels a transformé l'écosystème du lac.

Les conséquences écologiques se manifestent de manière spectaculaire à travers la prolifération d'une cyanobactérie toxique localement appelée verdin, une microalgue verdâtre qui occupe désormais une grande partie des eaux. Causée par des concentrations élevées d'azote et de phosphore provenant des engrais, des eaux usées et d'autres produits chimiques, cette prolifération peut entraîner des mortalités massives de poissons, expliquant en partie l'effondrement des captures des pêcheurs.

Dans les années 1930, une intervention humaine supplémentaire avait déjà fragilisé l'équilibre du lac. Un canal fut creusé à son extrémité nord pour le relier à la mer des Caraïbes, permettant la navigation de grands pétroliers. Mais cette connexion provoqua l'intrusion d'eau salée, tuant une partie de la faune d'eau douce et modifiant durablement l'écosystème.

Un avenir incertain

Face à l'ampleur de la catastrophe, les experts estiment qu'un nettoyage minimal du lac nécessiterait environ 3 milliards de dollars, sans garantie de pouvoir restaurer l'écosystème dans son état antérieur. Pour les pêcheurs comme Yordi Vicuña, qui tirent leurs maigres revenus de ces eaux polluées, l'avenir s'annonce sombre. Le déclin progressif des ressources halieutiques menace non seulement leurs moyens de subsistance, mais témoigne aussi de l'agonie d'un des plus anciens lacs de la planète, sacrifié au nom du développement pétrolier.

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