Archéologie

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Juliette Caron

La Vallée sacrée des Incas au Pérou menacée par une urbanisation anarchique

Patrimoine culturel de la nation depuis 2006, la Vallée sacrée des Incas subit une bétonisation galopante alimentée par le tourisme de masse. Malgré les protections légales, des centaines de constructions illégales défigurent ce site exceptionnel qui accueille plus de 1,5 million de visiteurs par a…

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Un paysage naturel et culturel exceptionnel

Au nord-est de Cuzco, ancienne capitale de l'Empire inca entre le XVᵉ et le XVIᵉ siècle, la Vallée sacrée des Incas déploie un décor naturel saisissant. Les monts Sahuasiray et Veronica, deux géants enneigés culminant respectivement à 5 818 et 5 893 mètres d'altitude, dominent des plaines fertiles au climat tempéré toute l'année. Entre ces sommets serpente le fleuve Vilcanota, également appelé Urubamba ou Willkamayu — « rivière sacrée » en quechua. Pour les Incas, ce cours d'eau reflétait le tracé de la Voie lactée dans le ciel, incarnant leur vision cosmologique du monde.

Ce paysage bioculturel, qui abrite quelque 100 000 habitants — petits paysans et commerçants — et des centaines de sites archéologiques témoignant des époques préhispaniques et coloniales, constitue le passage obligé vers le Machu Picchu. Chaque année, plus de 1,5 million de visiteurs transitent par cette vallée située entre 2 050 et 3 000 mètres d'altitude, sensiblement plus basse que Cuzco (3 400 mètres), ce qui en fait un lieu d'acclimatation privilégié pour les touristes.

Reconnue patrimoine culturel de la nation le 22 juin 2006 par la résolution directrice nationale n° 988/INC-2006, sous la classification de paysage culturel archéologique et historique, la Vallée sacrée était jadis le grenier alimentaire des Incas. Son climat plus doux permettait notamment la culture du maïs, aliment de prestige impossible à cultiver près de Cuzco en raison des températures trop froides. Elle constituait également un haut lieu cérémoniel et religieux de l'empire.

Un chantier permanent

Aujourd'hui, ce territoire exceptionnel se trouve en sursis. La vallée frappe désormais le visiteur par sa bétonisation galopante, souvent illégale et dépourvue de toute considération esthétique. Des constructions de cinq étages en briques non enduites, aux vitres teintées et escaliers extérieurs en béton brut, prolifèrent sans contrôle apparent. Le paysage ressemble de plus en plus à un chantier permanent qui grignote à marche forcée les terres agricoles.

Cette transformation s'accélère sous la pression d'un tourisme en pleine expansion. Le Machu Picchu lui-même fonctionne désormais sous un régime de quotas stricts : 5 600 visiteurs quotidiens maximum durant la haute saison (du 19 juin au 2 novembre) et 4 500 le reste de l'année, selon un système de gestion dynamique mis en place en 2024 pour limiter l'érosion et les dommages structurels au site. Après les chutes drastiques de 2020-2021 dues à la pandémie, la fréquentation a retrouvé en 2024 ses niveaux d'avant-crise, avec 1,5 million de visiteurs annuels.

Un aéroport international controversé

L'infrastructure qui symbolise le mieux cette pression sur le territoire demeure la construction d'un nouvel aéroport international près de Chinchero, dans la Vallée sacrée même. Destiné à répondre à la demande croissante de voyageurs se rendant au Machu Picchu, le chantier était achevé à environ un tiers au printemps 2026, les autorités visant une ouverture fin 2027.

Ce projet suscite de vives inquiétudes. L'UNESCO a exprimé ses préoccupations et appelé à des études supplémentaires avant la poursuite des travaux. Des experts alertent sur les risques que l'aéroport fait peser sur les systèmes hydrauliques et les sources de la région. Cette infrastructure majeure pourrait amplifier considérablement la pression touristique et accélérer encore la transformation du paysage.

Malgré l'existence d'un cadre légal de protection — la loi générale n° 28296 sur le patrimoine culturel de la nation établit la politique nationale de défense, protection et promotion du patrimoine, avec le ministère de la Culture comme autorité compétente — l'écart entre les textes et leur application sur le terrain reste béant. Les constructions sauvages se multiplient, transformant inexorablement l'un des joyaux du Pérou en un territoire défiguré par une urbanisation anarchique.

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