Des rations d'hiver distribuées dès l'été
À Kernilis, la rencontre "Bout de champ", organisée mardi par la Chambre d'agriculture avec Lesneven Côte des Légendes, était animée par Catherine Lucas, conseillère bovin lait. Les témoignages ont décrit une même succession : plus d'herbe en juillet et août, une reprise en septembre, puis un nouveau ralentissement. Faute de pâturage, des éleveurs ont dû entamer les rations hivernales pendant l'été.
Les effets sur les troupeaux diffèrent selon les exploitations. Un participant rapporte une baisse de lait malgré la distribution de maïs, mais dit n'avoir constaté aucune conséquence sur la reproduction. Un autre signale des vêlages prématurés et des avortements chez des génisses. Parmi les adaptations à la canicule, certains ont espacé les retours sur les paddocks de plus de 40 jours ou retiré le bardage de leurs bâtiments.
Ces observations s'inscrivent dans un été exceptionnel en Bretagne. Selon les données de la DRAAF Bretagne et d'Agreste rapportées par actu.fr le 10 octobre 2026, la moyenne de juillet a atteint 21,7 °C, dépassant de 3,8 °C la normale 1991-2020. Aucun mois de juillet aussi chaud n'avait été observé depuis le début des relevés régionaux. Avec 19 mm de pluie en juillet et 37 mm en août, le déficit pluviométrique des deux mois atteint 51 %. Au 31 août, toute la Bretagne était en situation de crise sécheresse.
Le manque d'herbe apparaît aussi dans les chiffres d'Agreste relayés par actu.fr : au 20 août, la pousse cumulée des prairies permanentes bretonnes accusait un retard de 31 % sur la référence 1989-2018. Elle ne représentait alors que 57 % de la production annuelle habituelle, au lieu de 82 % en moyenne à cette date. À l'échelle française, le déficit de pousse cumulée était estimé à 40 % au 20 septembre, par rapport à la même référence.
Des semis à revoir pour reconstituer les réserves
Pour disposer de davantage de fourrage au printemps, certains participants envisagent de réduire de moitié leurs surfaces semées en orge au profit d'un mélange de ray-grass hybride et de trèfle. Les récoltes précoces de maïs ont aussi permis d'implanter les couverts plus tôt. Joseph Jestin constate qu'ils ont déjà produit une biomasse importante.
L'éleveur prévoit de semer de nouveau du méteil, dont il attend entre 2 et 4 tonnes de matière sèche. Il en a écarté le seigle : ses tiges trop abondantes n'étaient pas consommées par les vaches. Le triticale prendra sa place dans le mélange.
Les participants discutent également du maintien de pâtures associant RGA et trèfle blanc, qu'ils considèrent comme une valeur sûre, mais avec un renouvellement tous les quatre à cinq ans. Leur constat de l'été plaide pour cette piste : les pâtures jeunes ont mieux résisté.
La résistance variétale à la rouille mérite aussi leur attention. Un éleveur explique que la minéralisation de l'azote en septembre relance la pousse, mais que l'amertume de l'herbe atteinte par la rouille détourne les vaches de sa consommation. Malgré des ensilages de maïs globalement satisfaisants dans ce secteur, à 12 à 14 tonnes de matière sèche par hectare, le groupe résume son état d'esprit : "on se prépare au pire pour l'année prochaine".
Au Gaec de Kerberhun, la luzerne à l'épreuve des sols
La ferme qui accueillait la réunion est conduite par Laurent, Bernard et Joseph Jestin. Sur 190 hectares de surface agricole utile, ils élèvent des vaches laitières et allaitantes. L'alimentation repose notamment sur 45 hectares de maïs, des betteraves fourragères, du méteil et 80 hectares d'herbe, pâturés ou fauchés. Les 190 têtes du troupeau laitier sont réparties entre deux lots, selon qu'elles se trouvent en début ou en fin de lactation.
Le séchoir en grange sert à sécher le ray-grass d'Italie associé au trèfle incarnat, ainsi que le méteil composé de vesce velue, de pois et d'avoine. Les pâtures sont en RGA et trèfle blanc ; pour la fauche, le Gaec utilise des associations de RGH et trèfle violet ou de luzerne et trèfle violet.
Une partie du mélange luzerne-trèfle violet a été implantée l'année précédente sous couvert d'avoine. Joseph Jestin rapporte quelques repousses d'avoine dans la première coupe de cette année, puis une deuxième coupe nettement plus belle. Les récoltes d'août et de septembre ont été moins abondantes. Malgré la chaleur et le manque d'eau, les luzernes ont néanmoins produit, surtout dans les sols profonds ; les parcelles caillouteuses ont rapidement montré leurs limites.
La bonne résistance de la luzerne à la chaleur en fait une option évoquée pendant la rencontre, avec une réserve : un hiver potentiellement pluvieux, marqué par des précipitations concentrées, lui serait défavorable.
Pour entretenir ses pâtures, le Gaec broie les refus trois à quatre fois durant l'été. Joseph Jestin cherche ainsi à limiter l'herbe dure et à empêcher les rumex de monter en graine. Il préfère le broyeur à la barre de coupe, qu'il juge inadaptée à cet usage et qui se salit dans les refus.
Des récoltes très contrastées dans la région
Les résultats du maïs évoqués à Kernilis ne décrivent pas l'ensemble de la Bretagne. Lors de son point du 10 septembre 2026, rapporté par La France Agricole le 14 septembre, la chambre régionale d'agriculture annonçait une forte hétérogénéité des rendements en maïs ensilage, avec des pertes attendues de 20 à 50 %.
Dans le Finistère, la FDSEA et les Jeunes Agriculteurs avaient présenté leurs propres estimations le 7 septembre. D'après ICI, ils chiffraient les pertes à 50 % pour les artichauts, le maïs grain et les salades, contre 40 % pour les échalotes et les pois. Ils prévoyaient également un recul de 10 à 12 % de la production laitière et signalaient, dans certaines exploitations porcines, la mortalité d'une truie sur dix.
Moins de lait et des cheptels réduits pour économiser le fourrage
La chambre régionale d'agriculture de Bretagne a fait état, lors de sa conférence de presse du 10 septembre relayée par La France Agricole, d'une baisse de 7,6 % de la production laitière régionale en juin 2026 par rapport à juin 2025. À la fin du mois, le recul atteignait 15 %.
La même organisation évoquait une dégradation possible de l'équilibre économique des élevages. Après le record de 490 euros pour 1 000 litres en 2025, le prix du lait payé aux producteurs pourrait revenir autour de 400 euros en 2026. Le coût de production atteignait déjà 460 euros pour 1 000 litres et pourrait s'élever à 490 euros en 2027.
Pour conserver du fourrage jusqu'à l'hiver, les éleveurs bretons ont accéléré la réduction de leurs troupeaux laitiers pendant l'été 2026, rapporte La France Agricole le 14 septembre. L'afflux de réformes anticipées a porté à un mois le délai d'abattage chez Bigard. Les effectifs de bovins viande ont, eux, diminué de près de 5 % en un an.
Un plan national d'aide, une enveloppe bretonne contestée
Le bilan national publié par le gouvernement le 7 septembre 2026 sur info.gouv.fr fait de juillet le mois le plus chaud jamais mesuré en France, avec une moyenne de 24,9 °C. Selon cette source, une sécheresse inédite a touché 65 % du territoire. Des restrictions d'eau ont concerné 95 départements, dont 79 classés en "crise", tandis que les pertes de rendement atteignaient en moyenne 50 % dans de nombreux territoires.
Début septembre, le gouvernement a annoncé le plan CASI, pour Climat, Adaptation, Sécheresse, Incendies, doté de plus d'un milliard d'euros. D'après info.gouv.fr, il prévoit 520 millions d'euros pour l'indemnisation de solidarité nationale, 30 millions au titre des calamités agricoles et plus de 300 millions de dégrèvements de taxe foncière sur le non bâti. Un fonds de réarmement agricole de 235 millions d'euros doit financer des achats de fourrages, de semences et de plants.
La Bretagne doit recevoir 15,9 millions d'euros au titre de ce fonds. Dans La France Agricole du 14 septembre, la chambre régionale d'agriculture juge cette enveloppe insuffisante au regard des pertes.





