Les espèces migratrices concentrent les pertes
Publiée le 26 octobre 2026 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), l'étude du U.S. Geological Survey (USGS) évalue les pertes dans les installations éoliennes américaines entre 1981 et 2024. Ce travail, le plus complet à ce jour sur le sujet, recense 28 espèces parmi les 18,7 millions de chauves-souris dont la mort est estimée sur cette période.
Quatre espèces représentent la majorité des pertes aux éoliennes terrestres. Parmi elles figurent la chauve-souris cendrée, avec environ 6,7 millions de morts, la chauve-souris rousse de l'Est, avec 5,8 millions, et la chauve-souris argentée, avec 3,4 millions.
L'analyse publiée par Science le 26 octobre souligne aussi la vulnérabilité des migratrices : les cinq espèces de ce groupe présentes dans le jeu de données, dont la chauve-souris cendrée, représentent 89 % des mortalités récentes imputées aux éoliennes américaines. Elles sont davantage exposées que les espèces vivant toute l'année en grotte.
Pour l'USGS, les éoliennes comptent désormais parmi les principales causes de mortalité des chauves-souris aux États-Unis, au même titre que le syndrome du museau blanc. Selon Science, le bilan cumulé de l'éolien sur quatre décennies pourrait être comparable à celui de cette maladie fongique, apparue en Amérique du Nord en 2006.
Des estimations freinées par les lacunes des données
Les relevés disponibles proviennent surtout des exploitants de parcs éoliens. Or, leurs méthodes de recherche diffèrent selon les sites, et toutes les carcasses ne sont pas retrouvées : certaines disparaissent rapidement, emportées par des charognards, tandis que d'autres restent cachées dans les herbes hautes. Les chercheurs craignent donc que ces relevés sous-estiment les pertes.
L'équipe a construit une méthode statistique pour prendre en compte les informations manquantes et estimer la mortalité de chaque espèce à l'échelle nationale, y compris dans les parcs sans suivi. Elle en souligne néanmoins la limite : "Malgré l'utilisation de méthodes statistiques modernes, l'état des données est resté un facteur limitant dans notre analyse".
Ce bilan ne permet pas non plus de conclure à un déclin des populations. Leurs effectifs sont difficiles à estimer et les données fiables restent rares. L'USGS juge nécessaires des travaux associant les estimations de mortalité à celles des effectifs et de leur évolution pour déterminer l'effet de l'éolien sur chaque espèce.
Le phénomène dépasse les États-Unis. Une fiche de la Convention sur la conservation des espèces migratrices (CMS), publiée en février 2026, fait état d'au moins 47 genres de chauves-souris parmi les victimes documentées des éoliennes dans le monde. Pour 2023, elle indique des taux de mortalité d'environ 6 à 7 chauves-souris par MW en Amérique du Nord comme en Europe.
Le lieu d'implantation et les turbines influencent le risque
Les raisons des collisions restent mal comprises. Les chauves-souris pourraient être attirées par le bruit des turbines en rotation ou prendre ces structures pour des arbres. Les chercheurs envisagent également qu'elles détectent difficilement les pales, ou que celles-ci les attirent pour d'autres raisons.
L'étude américaine relève plusieurs configurations associées à une mortalité plus forte. Les installations proches des rivières sont concernées, ces cours d'eau servant à de nombreuses espèces pour se nourrir, boire et se repérer. Les turbines dont la garde au sol est faible se révèlent elles aussi particulièrement meurtrières.
Les parcs construits sur les crêtes des Appalaches présentent un danger particulièrement élevé. Bethany Frid, biologiste à l'USGS et co-auteure principale de l'étude, décrit cette région comme une zone de forte mortalité. Science rapporte par ailleurs que certaines espèces cavernicoles meurent davantage à proximité de puits de mine abandonnés.
Choisir les sites et adapter les périodes de fonctionnement
Les auteurs de l'étude américaine estiment qu'un autre choix d'implantation pourrait limiter les pertes. Le fonctionnement des turbines offre un autre levier : une étude publiée en octobre dans Applied Ecology, portant sur 141 parcs européens, montre qu'éviter leur mise en marche lorsque les conditions locales sont "particulièrement favorables" au vol des chauves-souris peut réduire leur mortalité de plus de 80 %.
Dans l'Union européenne, les chauves-souris bénéficient de la protection de la directive Habitats. Certains pays, dont l'Allemagne, imposent depuis environ 2010 des mesures associant l'évaluation des risques avant le choix d'un site et des restrictions d'exploitation. Le rotor peut ainsi être maintenu à l'arrêt durant les périodes à haut risque, notamment les migrations, ou lorsque la météo favorise l'activité des chauves-souris.
Aux États-Unis, les exploitants ne sont pas obligés d'adapter leurs parcs aux habitudes des chauves-souris, sauf lorsqu'une espèce menacée est présente, précise Science.
Les restrictions de fonctionnement ont toutefois une limite : cette stratégie n'a pas réduit les décès d'oiseaux migrateurs, également victimes des turbines en rotation.




