Cinéma

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Chloé Bonnet

"La Greffe" : Côme Guidoni cherche à faire éprouver la vie des arbres

Sélectionné aux Écrans Documentaires, La Greffe suit les arbres de la pépinière de Rungis et explore leur place dans la ville, jusque sous terre. Dans un entretien mené par Alice Ganz, Côme Guidoni revient sur un film sans parole, conçu pour éloigner le spectateur du seul regard humain.

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Une sélection pour la 30e édition des Écrans Documentaires

Le festival Les Écrans Documentaires accueillera sa 30e édition du 13 au 20 novembre 2026, à l'Espace Jean Vilar d'Arcueil et au Lavoir Numérique de Gentilly. La Greffe figure parmi les films sélectionnés.

D'après la fiche du festival sur DOCFILMDEPOT, la compétition est réservée aux premiers et seconds films, quels que soient leur durée et leur thème. La période d'inscription, initialement fixée du 15 avril au 10 juillet 2026, a été prolongée jusqu'au 30 juillet. Les résultats ont été annoncés le 10 octobre.

Rungis, l'envers des espaces verts parisiens

À l'origine du projet, Côme Guidoni s'interroge sur notre difficulté à nous représenter l'expérience des arbres, malgré les liens quotidiens qui nous unissent à eux. Son attention se porte sur ceux des villes : la végétalisation doit contribuer à purifier l'air, à limiter les îlots de chaleur et au bien-être des habitants, mais elle dépend de lieux de production qui restent hors de leur vue.

C'est ce décalage entre les espaces verts parisiens et les territoires qui les approvisionnent qui le conduit à Rungis. La pépinière appartient à la Ville de Paris, une particularité dans un secteur où les établissements sont le plus souvent privés, souligne-t-il.

Selon la Ville de Paris, Rungis, dans le Val-de-Marne, est le principal site de son Centre de production horticole. Il occupe 40 hectares, sur les 85 hectares répartis entre Rungis, Achères, Thiais et Longchamp. Le centre emploie près de 135 personnes et produit chaque année 2,5 millions de végétaux, dont 5 000 arbres, couvrant environ 80 % des besoins municipaux en végétaux.

Une autre publication municipale situe la production annuelle d'arbres entre 4 500 et 6 000 : sur la période 2021-2024, elle représente 45 % des plantations d'arbres à Paris. La capitale compte plus de 500 000 arbres entretenus par la Direction des espaces verts et de l'environnement. Son Plan Arbre prévoit d'en planter 170 000 en six ans, entre 2020 et 2026.

Des arbres préparés au déplacement

La scène de déracinement, placée au milieu du film, confronte le spectateur au déplacement de l'arbre qu'il a eu le temps d'observer. Guidoni reconnaît avoir abordé la pépinière avec des idées préconçues sur les conditions de vie des arbres et la violence de leur arrachage. Les ouvriers horticoles, rapporte-t-il, connaissent leurs besoins et cherchent à effectuer cette opération au mieux, sans pour autant en faire une interrogation quotidienne.

Le réalisateur explique que Rungis n'est pas le premier lieu de plantation de ces arbres. Ils y arrivent vers l'âge de trois ans, après plusieurs déplacements destinés à leur faire développer un bulbe racinaire compact. Cette préparation limite le nombre de racines coupées lors du déracinement final, réduit leur souffrance et facilite le transport.

Tous ne rejoindront pourtant pas les rues ou les jardins parisiens. Dans cette organisation de production, les arbres qu'aucun service municipal ne commande finissent par être abattus pour laisser place à de nouvelles plantations. Certains agents ont confié au cinéaste qu'ils tentaient souvent de les replanter ailleurs, notamment en bordure de la pépinière. Il rapporte aussi la satisfaction de la plupart d'entre eux à contribuer à la végétalisation urbaine et leur fierté d'avoir accompagné la croissance de plusieurs milliers d'arbres durant leur carrière.

Un cadre fixe et un récit sans parole

Guidoni ne voulait pas placer les pépiniéristes au centre émotionnel du récit. Les humains restent présents par leurs gestes, leurs déplacements et leurs interventions techniques ou scientifiques. Cette manière de les filmer devait aussi faire ressortir, selon lui, la froideur d'une approche du vivant qui laisse peu de place à l'affect.

Pour tenter de rapprocher le spectateur de l'expérience sédentaire d'un arbre, il choisit très tôt de tourner sur pied. L'immobilité du cadre doit inviter à habiter autrement l'espace et à se projeter dans le vécu de l'olivier.

L'absence de parole répond au même parti pris : proposer une expérience d'abord sensorielle plutôt qu'une démonstration intellectuelle. Au cours de sa formation, ses enseignants s'inquiétaient de voir les enjeux politiques du projet devenir moins perceptibles sans intervention humaine. Il a néanmoins conservé ce choix.

La nuit et le son pour construire une autre perception

La place de la nuit découle d'abord du calendrier. Le tournage était prévu début février, lorsque les journées sont courtes et que le travail à la pépinière commence au lever du jour. Guidoni transforme cette contrainte en choix de mise en scène : l'obscurité lui permet de rendre le lieu plus étrange, moins humain, et de préparer le passage aux souterrains. Il souhaite y faire apparaître une vie habituellement invisible pendant le sommeil des humains, rappelant que les arbres poussent la nuit.

Le travail sonore a été mené avec des étudiants de l'ENS Louis Lumière, pour le montage son et le mixage, dans le cadre de son Master 2 DEMC. À partir, essentiellement, des prises de son du tournage, l'équipe a différencié les lieux : le vent et la désolation de la pépinière d'un côté, les résonances humides du sous-sol de l'autre.

La progression des racines, dans la séquence finale, a demandé des bruitages spécifiques. L'équipe a essayé de tordre du plastique et du papier bulle, de faire couler du gravier, puis d'utiliser un micro de contact, sans résultat convaincant pour ce dernier. La solution retenue a consisté à frotter de grosses pierres entre elles, avant de ralentir l'enregistrement pour obtenir une sonorité grave et caverneuse.

La musique s'est imposée pendant le montage image. Cédric Dupire, qui accompagnait Guidoni à la réalisation, lui a fait découvrir Bjarni Gunnarson. L'artiste l'a autorisé à utiliser certaines de ses compositions électroacoustiques. Le cinéaste y a trouvé une matière organique accordée à l'intériorité imaginée de l'olivier, mais aussi un moyen de relier les espaces et d'introduire de la tension.

Des racines aux anciennes carrières

Les souterrains n'ont rejoint le projet que tardivement, lorsque Guidoni s'est intéressé au manque de terre disponible pour les arbres en ville. Sa pratique de la cataphilie lui avait déjà donné une connaissance des anciennes carrières parisiennes. Leur intégration au film a cependant nécessité des recherches au montage et plusieurs retours sur place pour tourner.

Une inscription, "sous la pépinière", a finalement offert le raccord recherché. Elle renvoyait à l'ancienne pépinière des Chartreux, présente au XVIIIe siècle dans le Jardin des Plantes, et permettait d'établir un lien entre la pépinière filmée et le monde souterrain.

Guidoni rattache cette exploration à l'influence de Michelangelo Frammartino, découvert avec Il buco en 2021. Il voit dans ce cinéma une écologie de la profondeur : explorer la terre revient, pour lui, à explorer aussi notre propre intériorité.

Pour reconstituer dans Il buco la première exploration de l'abîme de Bifurto, en 1961, Frammartino a filmé avec douze spéléologues descendus jusqu'à 400 mètres de profondeur en Calabre, selon son entretien à Cineuropa. D'après Wikipédia, cette cavité du parc national du Pollino atteint 683 mètres et figure parmi les plus profondes du monde. Le film a reçu le Prix spécial du jury à la Mostra de Venise 2021.

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