L'intelligence artificielle compromet les objectifs climatiques des entreprises numériques
Les entreprises du secteur numérique peinent à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre malgré leurs engagements climatiques renforcés, alors que le déploiement de l'intelligence artificielle fait exploser leurs besoins énergétiques. C'est le constat du rapport « Greening Digital Companies » 2026, publié mercredi 2 septembre par l'Union internationale des télécommunications (UIT) et l'ONG World Benchmarking Alliance.
Cette quatrième édition du rapport, qui a évalué 200 entreprises numériques mondiales sur la base de données de 2024, révèle une tension croissante entre ambitions climatiques et réalité opérationnelle.
Malgré les progrès réalisés en matière de communication de données sur le climat et d'utilisation d'électricité d'origine renouvelable, les entreprises numériques ne parviennent pas à réduire leurs émissions au rythme nécessaire pour atteindre les objectifs climatiques à l'échelle mondiale
Une consommation énergétique en forte hausse
Les centres de données, cœur névralgique de l'infrastructure numérique mondiale, ont consommé environ 415 térawattheures d'électricité en 2024, soit 1,5 % de la consommation électrique mondiale. Cette consommation augmente de 12 % par an depuis 2017, soit quatre fois plus rapidement que la progression de la consommation électrique globale. Les projections indiquent qu'elle pourrait plus que doubler d'ici 2030 pour atteindre 945 térawattheures.
La répartition géographique de cette consommation est inégale : les États-Unis représentent 45 % de l'électricité consommée par les centres de données dans le monde, suivis par la Chine (25 %) et l'Europe (15 %).
L'IA, levier d'efficacité mais défi croissant
Le rapport identifie l'intelligence artificielle comme un facteur déterminant de cette expansion énergétique. Les quatre principaux fournisseurs d'IA et de services de cloud computing ont vu leurs émissions grimper jusqu'à 239 % par rapport à leurs niveaux de 2020. Les charges de travail liées à l'inférence de l'IA, qui devraient croître de 30 % par an, représenteront près de la moitié de l'augmentation nette de la consommation des centres de données entre 2024 et 2030.
Si elle soutient l'action climatique par l'optimisation énergétique, les prévisions d'énergies renouvelables et les gains d'efficacité, l'IA a ses propres coûts environnementaux
Son développement doit être aligné « sur les investissements dans les énergies propres et la gestion des émissions ».
À titre de comparaison, quatorze grands opérateurs de télécommunication ont réussi à réduire leurs émissions de 11 % au cours de la même période, démontrant que des progrès restent possibles dans certains segments du secteur.
Des émissions qui dépassent l'aviation
En 2024, les entreprises numériques évaluées ont déclaré collectivement 301 millions de tonnes d'émissions en équivalent dioxyde de carbone, soit 0,8 % des émissions mondiales liées à l'énergie. Ce chiffre représente une augmentation de 1,2 % par rapport à 2023. Globalement, le secteur des technologies de l'information et de la communication génère entre 1,5 % et 4 % des émissions mondiales, dépassant ainsi celles de l'aviation internationale.
Pour les entreprises ayant communiqué leurs émissions de scope 3 (liées à la chaîne de valeur), celles-ci représentent 76 % de leur empreinte carbone totale, soulignant l'importance des émissions indirectes liées aux fournisseurs et aux produits.
Des efforts insuffisants malgré des investissements massifs
Paradoxalement, les entreprises technologiques demeurent parmi les plus gros acheteurs mondiaux d'électricité renouvelable. En 2024, elles ont acquis un record de 21,7 gigawatts d'énergie solaire, éolienne, nucléaire et géothermique, avec Amazon, Google et Microsoft en tête des acheteurs. Pourtant, seules 25 des 200 entreprises évaluées déclarent s'approvisionner à 100 % en énergies renouvelables.
Sur le plan des engagements, 151 entreprises (76 %) ont soumis des objectifs de réduction à court terme pour leurs émissions directes. Toutefois, seuls 114 de ces objectifs ont été validés par des cadres scientifiques, et 85 sont jugés sur la bonne trajectoire au regard des progrès réalisés.
Plus préoccupant encore, seulement 81 entreprises (41 %) disposent de plans de transition complets incluant stratégies de mise en œuvre, indicateurs clairs, objectifs précis et dispositifs de gouvernance.
Cela souligne le besoin urgent d'une planification plus robuste pour gérer les transitions économiques, sociales et énergétiques nécessaires
Un appel à l'action collective
Pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, le secteur numérique devra réduire ses émissions de 45 % d'ici 2030, selon les directives de l'UIT. L'écart entre cet objectif et la trajectoire actuelle souligne l'urgence d'une action renforcée.
Si les technologies numériques offrent d'immenses possibilités pour lutter contre les changements climatiques, la hausse de leur demande en énergie et de leurs émissions ne peut être négligée. La durabilité environnementale doit être intégrée dans la façon dont nous concevons, alimentons et développons les technologies qui façonnent notre avenir numérique commun.
Cosmas Zavazava, directeur du bureau de développement des télécommunications de l'UIT, appelle à « traduire les engagements climatiques en actions concrètes, réduire les émissions, renforcer la collaboration entre les différents acteurs du secteur et veiller à ce que le développement du numérique, y compris l'IA, aille de pair avec celui des énergies propres ».
Gerbrand Haverkamp, directeur exécutif de la World Benchmarking Alliance, insiste pour sa part sur la responsabilité élargie des entreprises : « Les entreprises numériques doivent susciter la mobilisation des fournisseurs et traiter les émissions liées aux produits et aux services dont elles dépendent. »
Le secteur numérique dispose des ressources, de l'innovation et de l'influence nécessaires pour contribuer à un avenir durable. Reste à transformer ces atouts en résultats concrets face à l'urgence climatique.







