Le Brésil poursuit Shell pour sa responsabilité climatique dans les inondations catastrophiques de 2024
Le ministère public brésilien a engagé vendredi 9 octobre une procédure judiciaire sans précédent contre la filiale brésilienne de Shell, accusant le géant pétrolier de porter une responsabilité dans les inondations dévastatrices qui ont frappé l'État du Rio Grande do Sul entre avril et mai 2024. Ces catastrophes, les pires qu'ait connues le Brésil depuis plus de 80 ans, ont causé la mort de près de 200 personnes, déplacé un demi-million d'habitants et laissé des destructions sans précédent dans une région équivalente en superficie au Royaume-Uni.
L'action civile publique vise à établir la responsabilité environnementale et climatique de l'entreprise pour les dommages matériels et moraux découlant de cet événement climatique extrême. Le ministère public, associé à l'ONG brésilienne Instituto Preservar, fonde sa démarche sur la contribution historique de Shell aux émissions mondiales de gaz à effet de serre, estimée à environ 2 % du total mondial, liée à l'exploration, la production et la commercialisation de combustibles fossiles.
La réclamation s'élève à 540 millions de reais au total, soit environ 96,5 millions d'euros, répartis entre 270 millions pour les dommages environnementaux et climatiques, et 270 millions pour les dommages matériels. Ce montant apparaît modeste comparé aux pertes économiques totales estimées à 19 milliards de reais (3,7 milliards de dollars) selon les premières évaluations, certaines analyses évoquant même des coûts de reconstruction dépassant 17 milliards de dollars lorsque les impacts économiques plus larges sont pris en compte.
Une catastrophe aux dimensions nationales
Les précipitations exceptionnelles, dépassant 420 millimètres entre le 24 avril et le 4 mai 2024, ont submergé plus de 90 % des municipalités de l'État. À Porto Alegre, la capitale régionale, près de 540 millimètres de pluie se sont abattus, provoquant une crue du fleuve Guaíba qui a atteint 5,3 mètres, pulvérisant le record de 4,8 mètres établi en 1941.
Le Rio Grande do Sul, région agricole stratégique produisant 69 % du riz brésilien ainsi que des portions significatives du soja et des produits laitiers du pays, a vu son économie durement touchée. Les destructions ont des répercussions nationales sur la sécurité alimentaire, contraignant potentiellement le Brésil à importer des denrées de base habituellement produites localement.
Cette catastrophe constitue le quatrième désastre environnemental majeur au Brésil en l'espace de douze mois, après des inondations similaires en juillet, septembre et novembre 2023 qui avaient déjà fait 75 morts au total, illustrant une accélération inquiétante des événements climatiques extrêmes dans le pays.
Des bases scientifiques solides
L'accusation s'appuie sur des études d'attribution climatique démontrant que le changement climatique a rendu ces inondations deux fois plus probables. L'événement résulte de la combinaison des conditions El Niño et du réchauffement d'origine anthropique. Cette analyse scientifique, conduite par l'initiative World Weather Attribution, fournit une base factuelle aux arguments juridiques reliant les émissions des grandes entreprises pétrolières aux catastrophes climatiques spécifiques.
C'est la première fois qu'un procureur national poursuit une major pétrolière pour une catastrophe climatique
souligne Maria Antonia Tigre, du Sabin Center for Climate Change Law à l'université Columbia. Cette initiative s'inscrit dans un mouvement juridique mondial croissant visant à établir la responsabilité des grands pollueurs dans les dommages climatiques.
Un contexte juridique favorable
Le Brésil s'est imposé comme un terrain fertile pour le contentieux climatique. Jusqu'en 2020, de telles poursuites demeuraient rares dans le pays, mais depuis, au moins 134 actions en justice liées au climat ont été déposées, faisant du Brésil le quatrième pays le plus actif au monde dans ce domaine et le plus actif du Sud global.
En juillet 2022, la Cour suprême fédérale brésilienne est devenue la première au monde à reconnaître l'Accord de Paris comme un traité de droits humains, établissant un précédent juridique majeur pour le contentieux climatique dans le pays. Cette décision a pavé la voie à des actions comme celle engagée contre Shell.
Les coûts des dommages climatiques ne doivent pas être assumés seulement par la société et ceux qui ont tout perdu dans la tragédie. Les grands pollueurs, qui contribuent significativement aux émissions de gaz à effet de serre et au changement climatique, doivent aussi être tenus responsables des pertes qu'ils contribuent à causer
affirme Thales Miola, avocat de l'Instituto Preservar.
Une bataille juridique mondiale
Cette procédure contre Shell s'inscrit dans une série d'actions similaires à travers le monde. Des ONG et avocats tentent de faire condamner les grandes entreprises polluantes à indemniser les victimes du changement climatique proportionnellement à leurs émissions de gaz à effet de serre, quel que soit le lieu des dommages.
En mai 2025, la justice allemande a établi dans l'affaire opposant le paysan péruvien Saul Luciano Lliuya à l'énergéticien RWE que les entreprises peuvent en principe être tenues responsables des impacts climatiques partout dans le monde, bien qu'elle ait rejeté la demande spécifique du plaignant. Cette décision a néanmoins ouvert la voie à d'autres poursuites.
Shell fait également face à une action au Royaume-Uni intentée par des victimes philippines du typhon Odette de 2021. Le cimentier Holcim est poursuivi en Suisse par des habitants de l'île indonésienne de Pari touchés par la montée des eaux. En Allemagne, RWE et le cimentier Heidelberg Materials sont visés par des agriculteurs pakistanais frappés par les inondations catastrophiques de 2022.
L'issue de ces procédures, dont celle engagée au Brésil contre Shell, pourrait redéfinir la responsabilité juridique des entreprises dans la crise climatique et établir des précédents déterminants pour l'avenir du contentieux environnemental à l'échelle mondiale.









