Une trajectoire insoutenable
Le secteur des transports a émis 8,4 gigatonnes d'équivalent CO2 en 2024, soit 15% des émissions mondiales totales de gaz à effet de serre. Cette position en fait le deuxième secteur le plus émetteur au niveau mondial, juste après la production d'électricité qui représente 27% des émissions. En Europe, la situation est encore plus préoccupante : les transports ont représenté 31% de l'ensemble des émissions de l'Union européenne en 2023, dont près de 73% proviennent du transport routier seul.
Cette situation n'est pas le fruit du hasard. Elle découle d'un système qui a misé sur des déplacements individuels toujours plus nombreux et plus rapides, porté par les modes de transport les plus polluants. Les véhicules routiers génèrent à eux seuls environ 74% des émissions du secteur des transports au niveau mondial, tandis que l'aviation représente environ 10% et le transport maritime 11%.
L'évolution historique témoigne d'une tendance inquiétante. En France, la distance moyenne de trajet domicile-travail est passée de 5 kilomètres en 1982 à 14 kilomètres en 2019. À l'échelle du pays, on parcourt aujourd'hui 60 kilomètres par jour et par personne en moyenne, contre 80 aux États-Unis, alors qu'on n'en faisait que 5 il y un siècle.
Une trajectoire insoutenable
Contrairement à d'autres secteurs économiques, les transports n'ont pas réduit leurs émissions. Dans l'Union européenne, elles ont augmenté de 25,3% entre 1990 et 2023, alors que les émissions des autres secteurs diminuaient de 32% sur la même période. Au niveau mondial, les émissions des transports ont progressé de 79% depuis 1990, avec une croissance de 1,3% entre 2023 et 2024. L'aviation internationale connaît une expansion particulièrement rapide, avec une hausse de 6,3% en 2024 dans le contexte de la reprise du trafic aérien après la pandémie.
Le parc automobile mondial illustre également cette trajectoire non soutenable. Actuellement évalué à environ 1,7 milliard de véhicules en 2026, contre 1 milliard en 2010, il devrait atteindre 2 milliards d'unités d'ici 2035 selon les prévisions de l'industrie. Si les pays les plus riches continuent de servir de modèle, ce chiffre pourrait grimper à 6 milliards de voitures sur Terre, même électriques.
Les limites de l'approche technologique
Les rapports du GIEC font référence sur le diagnostic climatique, mais leurs recommandations se concentrent principalement sur le réchauffement et misent sur l'innovation technologique. Cette approche néglige les impacts sur la consommation des ressources planétaires et la destruction de la biodiversité, comme si l'électrification des modes de déplacement apportait la solution et permettait de continuer à miser sur une croissance infinie de la mobilité.
Or, ni le transfert vers les transports en commun et les mobilités actives, ni l'évitement de trajets inutiles ou subis ne sont généralement visés par ces stratégies. La Chine contrôle désormais plus de 80% de la production mondiale de cellules de batteries et environ 70% de la production de véhicules électriques, avec 12 millions d'unités fabriquées sur les 17 millions produites dans le monde en 2024. Ce rapport de force géostratégique est impossible à ignorer.
L'impasse européenne
L'Union européenne vise une réduction de 90% des émissions liées aux transports d'ici 2050. Pourtant, les projections actuelles indiquent que les politiques en place et planifiées ne permettront qu'une diminution de 37% à cet horizon. Un écart considérable qui révèle l'insuffisance des mesures envisagées.
Le monde se trouve à la croisée des chemins. Les pays producteurs d'énergies fossiles retardent les échéances autant que possible, tandis que les compagnies pétrolières s'accrochent à leur rentabilité. Le tout sur fond de crises énergétiques, comme la guerre en Ukraine, et de manœuvres militaires alimentées par notre addiction au pétrole, tel le blocage du détroit d'Ormuz. Entre ces forces contradictoires, l'Europe hésite, sans trouver le courage d'engager les changements nécessaires, au risque de rester dans une voie sans issue.
Les leviers d'une transition équitable
Les solutions existent pourtant. Réduire les déplacements du quotidien grâce à un aménagement du territoire moins métropolisé. Investir massivement dans les alternatives à la voiture. Permettre des déplacements lointains moins émetteurs. Et surtout, rendre l'accès à une mobilité bas carbone plus équitable et plus juste.
Une politique de réduction des émissions ne peut se contenter de demander le même effort à tous. Elle doit cibler en priorité les mobilités les plus carbonées, celles qui contribuent le plus au dérèglement climatique. Les voitures individuelles et l'aviation, qui concentrent l'essentiel des émissions du secteur, doivent faire l'objet d'une transformation prioritaire. Les données montrent que les voitures particulières, les deux-roues et les minibus représentent environ 75% des émissions du transport de passagers.
Cette approche différenciée permettrait de concilier justice sociale et efficacité climatique, en reconnaissant que tous les déplacements n'ont pas le même impact environnemental et que tous les citoyens n'ont pas les mêmes capacités d'adaptation. Inverser la tendance actuelle nécessite un changement de paradigme : passer d'une logique de croissance illimitée de la mobilité à une approche sobre, efficace et équitable des déplacements.









